Julien

Publié le par Candiice

Qui apaise la colère éteint un feu ; qui attise la colère sera le premier à périr dans les flammes. 


Je relève des yeux d'encre de chine sur tes pupilles entourées de piscine. Les pauvres, elle s'écarquillent d'incompréhension, elles interrogent le sourire mauvais que dessinent mes lèvres et commencent à chercher une issue de secours. Tu viens de comprendre que je montrais les dents, que je ne jouais pas, tu viens de comprendre jusqu'où j'étais dangereuse. La rage pulse dans mes veines et j'ai la peau brûlante ; sache que les premiers qui l'ont frôlé sont tombés en cendres.

 

Tu t'approches, trop près, et tu recules brusquement. Ton épiderme se consume en crépitant, mais ne t'y trompe pas, si j'adore autant le feu, c'est dans l'espoir qu'il repousse mes ténèbres intérieurs. Sans un bruit, tu observes tes mains, affolé par la douleur. Je me mets à rire et j'applaudis lentement. Interdit, tu me regardes, partagé entre souffrance, haine et panique. Et puis, devant mon air provocateur, pas à pas, tu avances vers moi. Je ne comprends plus, tu n'as pas l'air d'avoir appris la leçon. Pourtant je vois bien que tes paumes te font souffrir.

 

Nous sommes à moins d'un mètre l'un de l'autre et mes pores sont prétentieux, ils savent qu'ils n'ont pas d'égaux. Tu gagnes lentement du terrain, puis soudainement, tu sors un briquet de ton jean. Choquée, mon encre se déverse dans ta piscine. Tu viens de me voler l'avantage, tu sais qu'à la moindre étincelle, je pars en fumée. Tu me menaces, le sourire aux lèvres, attisant ta fierté.

 

Si les hommes ont découvert le feu, ce sont les femmes qui jouent le mieux avec. Je n'ai pas le choix, je me précipite dehors, pieds nus. Je t'ai fait découvrir ce qui t'attirait le plus et tu es devenu pyromane. Je ne réfléchis pas, je m'élance sur les trottoirs pavés, l'adrénaline ne permet pas de choix. Tu me hurles de m'arrêter, je crie que je suis en colère contre la terre entière et que je vais courir jusqu'au bout du monde. Tu me réponds que le bout du monde est pour toi et tu me dépasses. La course s'arrête aussitôt et, essouflée, je te fusille du regard, tu as gagné.

 

Face à face, la peine pour seule distance, tu exultes. Tu brandis ton briquet, je sais que j'ai perdu. C'est la fin de notre guerre, on ne se détestera plus. Je t'abandonne le bout du monde, tu auras le monopole de la colère, et je n'aurais qu'à répandre la rage ailleurs. Les yeux baissés, l'encre roule sur mes joues et va se confondre avec l'asphalte, de quoi écrire des livres entiers. J'attends le moment fatidique où tu vas presser la détente.

 

Et, comme par miracle, au milieu de la nuit noire, il se met à pleuvoir. Un véritable déluge s'abat sur tes paumes et ma peau enflammée.

 

Tu abaisses ton arme, lèves les mains vers le ciel et doucement, je relache la pression dans un nuage de vapeur d'eau. En signe de paix, je m'approche. Tu essuies de tes doigts meurtries, les sillons noirs sur mes joues et je remarque alors que nous sentons le chlore. J'ai compris. La pluie... Tes yeux sont devenus gris.

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