Claire

Publié le par Candiice

 Les mouettes naissent des mouchoirs que l'on agitent au départ du bateau.

 

L'auditoire s'impatiente tandis que le temps pulse sous mes ongles dorés. Un nombre incroyable de personnes survoltées me bourdonnent autour avec l'ordre paradoxal de ne pas me déranger. On s'attend à ce que je sois électrique, que le stress me fasse piaffer, me force à m'isoler ou à crier sur tout ce qui n'est pas au point. On s'attend à la manifestation de ma peur, pourqu'une fois sur scène, elle ait disparue et que ma voix soit Claire. Et je suis là, adossée au mur, arc boutée sur mes talons de quinze centimères, à jouer du reflet de mes ongles dans la lumière des projecteurs, trop paisible pour leur bruit de ruche démente. Il ne reste que quelques minutes avant que tout le monde se calme et que le rideau se lève, le temps ne se prend pas au sérieux.

 

Tes converses et ton jean abordent ma robe de parvenue, tu me dévisages puis me demandes "alors, c'est là que tu te sens chez toi ?". Je te montre la scène, "là bas", tu me laisses le bénéfice du doute, en me tournant le dos tu me murmures "fais moi rêver, j'ai plus d'espoir".

 

Sans un bruit, mes mains s'unissent, je les aligne devant des dizaines de paires d'yeux éxcités de curiosité. L'assemblée regarde patiemment mes doigts s'entrecroiser, les mélomanes aiment le silence lorsqu'il résonne bien fort dans les oreilles. Mes phalanges se placent et l'arme formée vient poser son canon sous mon menton. Je sais que tu es dans la salle, les yeux rivés sur mes ongles mordorés, je sais qu'avec toi, je n'aurais qu'une chance, one shot. Alors, faisant sursauter ma frange, mon annulaire presse la détente fictive et devant un public ébahi, la note fuse. Franche, elle s'élève, s'envole. Ma note est bleue et tous les tympans présents le savent.

 

Je me suis tu, j'ai renfilé mon jean et on est parti. Avant la fin, au milieu d'applaudissements pour d'autres, par la porte de derrière comme des voleuses. T'as levé tes yeux de fille apatride vers moi, m'as dit "pas mal", j'ai répondu "Champagne". Il était minuit, t'avais conduit jusqu'à Pornic, j'avais retiré mes escarpins vertigineux et courais pieds nus dans le sable froid, on voulait voir la mer. Je t'ai recouverte de mousse en débouchant la première bouteille, tu cherchais des coquillages qui brillent, seulement des blancs et tu m'as demandé où j'allais chercher toute ma patience. Je me souviens aussi t'avoir entendu crier "vas y chante, chante encore, achève moi", deux doigts sur la tempe, la colère en vibrato. Pour la patience, je t'ai répondu que je préférais attendre plutôt que d'abandonner et pour le reste j'ai laissé le vent de terre apaiser ta peine. On ne pouvait que danser sur la plage déserte, on ne pouvait que se promettre de ne pas grandir.

 

-"Tu dis toujours que si tu pouvais voler, jamais tu ne redescendrais".

-"Il n'y a que pour la musique que je suis patriote."

 

Nous sommes rentrées avec la peau salée et les poches pleines de sable. Le soleil réveillait Nantes et filtrait à travers ma frange désordonnée. Je vous ai quitté, toi et tes yeux de métèque et, en te tournant le dos, je t'ai murmuré "ne t'en fais pas, l'espoir, c'est ce qui meurt en dernier, profite un peu de ce ciel si bleu". De loin tu m'as vu étirer des ailes imaginaires, tu as ri et m'as hurlé "sers toi du vent que t'as dans les poumons, rossignol !"

 

 

 

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